LIRE LA LETTRE D’OLGA DANS SON INTÉGRALITÉ :


Ce n’est pas facile de dire cela à son fils. M’a-t-il fallu vingt ans pour oser te le dire ? Il m’a fallu vingt ans pour avoir toujours aussi peur de te le dire. Et puis, comme toi, j’ai obéi à l’homme qui t’a élevé avec courage et sans doute aussi, avec amour. Il est mort depuis sept ans, mais toi et moi, nous avons continué à tenir notre promesse, parce que nous savons que de telles promesses traversent aussi la mort. C’est donc avec une certaine appréhension que je m’apprête à te dire la vérité sur ton passé, sur notre passé. Pas peur seulement à cause du parjure, Boris, mais parce que je ne te connais pas assez pour savoir si ta sensibilité est aussi écorchée que la mienne, et je ne voudrais pour rien au monde briser l’équilibre que tu sembles avoir atteint là-bas, à deux mille kilomètres de moi, sans famille ni racines. Je suis arrivée enceinte à Bruxelles à l’âge de dix-neuf ans. L’homme que j’aimais en Russie m’a rejetée dès qu’il a su. Ce sont des choses qui arrivent tous les jours à travers le monde, mais quand ça vous arrive à vous, le ciel vous tombe sur la tête. Malgré mon état, j’ai accepté de danser à Bruxelles. Après le ballet, j’ai annoncé à mes compatriotes que je ne monterais pas dans l’avion avec eux. Nous nous sommes querellés vivement, nous les Russes. Un homme de la quarantaine s’est levé, un Belge. Il a discuté avec mes compatriotes qui ont fini par s’en aller. L’inconnu aux lunettes noires m’a donné sa carte de visite. Il était égyptologue. Le lendemain, quand l’avion a décollé pour Saint-Pétersbourg, cet homme-là, un type avant ça sans histoires, m’a trouvée au fond de sa cave à Bruxelles, il ne m’a pas chassée. Nous nous sommes mariés un mois avant ta naissance, ça a réglé la question de mes papiers. Sa famille belge lui en a beaucoup voulu, leurs relations ont immédiatement cessé. Ils ne voulaient rien entendre de toute cette histoire, et surtout, ils ne voulaient pas te connaître, toi. Alors cet homme qui avait tout perdu pour moi m’a demandé de lui jurer que jamais, même si je venais à le quitter, je ne le séparerais de toi. Je suis restée avec vous pendant sept ans. Un jour, ton père naturel qui n’avait pourtant que quarante ans, m’a écrit pour me dire qu’il était gravement malade. J’ai pris l’avion, je voulais être à ses côtés jusqu’au bout. C’est là que je t’ai perdu, mon fils.